Interview. « La performance énergétique décroît avec l’augmentation du nombre d’étapes de travaux »
© Aude Lemaitre, photographe

Interview. « La performance énergétique décroît avec l’augmentation du nombre d’étapes de travaux »

La rénovation performante niveau BBC est aujourd’hui possible techniquement, à coûts maîtrisés, dans les logements individuels. C’est ce qui ressort du rapport rédigé par Enertech et Dorémi pour le compte de l’Ademe, publié en janvier. À condition toutefois de faire évoluer les pratiques sur le terrain. Les explications de Vincent Legrand, directeur général de Dorémi.

 

Votre rapport, rédigé pour le compte de l’Ademe, identifie les conditions nécessaires pour atteindre le niveau BBC Rénovation. Quelles sont-elles ? 

« D’abord, il démontre, chiffres à l’appui, qu’en maison individuelle, les rénovations partielles – qui consistent à réaliser dans le temps des actions non coordonnées de travaux thermiques (menuiseries, chauffage, combles, …) – ne permettent pas d’atteindre cet objectif de performance énergétique de 80 kWh/m².an. Cette approche risque de surcroît d’engendrer des désordres du bâti, avec un impact possible sur le confort et/ou la santé des habitants.

Pour mener à bien un projet de rénovation performante, il est donc impératif de disposer d’une vision globale de ce que sera le parcours de rénovation performante étape par étape. Seule cette approche permet de traiter correctement les six postes nécessaires* et leurs interfaces afin d’éviter les contre-performances et non-qualités. Point important, il n’est pas réaliste d’atteindre la performance en 4 étapes de travaux ou plus, et la probabilité d’atteindre la performance décroît avec l’augmentation du nombre d’étapes. Le rapport montre d’il faut donc privilégier les rénovations en une seule étape, éventuellement en 2 étapes (report d’un poste de travaux).

Le rapport propose ainsi une définition précise, claire et chiffrée de ce qu’on peut appeler une rénovation performante. Cela manquait : jusqu’à présent, on entendait qu’il fallait rénover au niveau BBC à l’’horizon 2050, sans pour autant détailler précisément le parcours nécessaire. Nous disposons désormais d’une feuille de route détaillée. 

Dans ce cadre, le rapport préconise des solutions techniques spécifiques (étanchéité à l’air, VMC double flux, EnR…), encore trop rares en France, pourquoi ? 

La France compte 500 000 entreprises du bâtiment, dont 98% de moins de 20 salariés. Dans ces conditions, difficile d’innover ou de se former, comme peuvent le faire les entreprises de taille intermédiaire, très peu nombreuses en France. Par ailleurs, la pratique en France actuellement, en maisons individuelles, favorise l’approche monotravaux ; chaque corps de métier a tendance à travailler séparément. Cela ne simplifie pas le traitement de l’étanchéité à l’air, et plus généralement des interfaces entre postes de travaux. Or le rapport montre que le bon traitement de ces interfaces est la clé pour atteindre la performance énergétique.

Il existe aussi dans le bâtiment certaines fausses croyances quant à la difficulté de mettre en oeuvre certaines solutions en rénovation. Par exemple, sur la ventilation double-flux, qui constitue aujourd’hui le meilleur compromis économies d’énergie/renouvellement d’air intérieur : il existe un large éventail de solutions de ventilations double-flux adaptables à la rénovation, centralisées ou décentralisées (sans gaine).

Enfin, pour les énergies renouvelables, le rapport montrent que ces solutions sont intéressantes pour le chauffage et l’ECS, et qu’il faut les privilégier, mais qu’elles ne peuvent se substituer à un défaut de performance et compenser un défaut d’efficacité énergétique. Le rapport montre que compenser un mauvais niveau de performance énergétique avec des EnR coûte plus cher que de réaliser une rénovation complète et performante, tout en maintenant des risques d’inconforts dans la maison.

 Votre rapport insiste sur la nécessité de gérer les interfaces entre les différents lots de travaux. Est-ce que la maquette numérique peut constituer un outil pertinent pour améliorer la coordination des différents corps de métiers ? 

Le rapport se focalise sur la maison individuelle, qui représente plus de la moitié des logements français. Le BIM est certainement pertinent pour des acteurs et des bâtiments d’une certaine taille, mais en rénovation de maisons, nous en sommes très, très loin. Pour assurer une bonne gestion des interfaces entre postes de travaux, notamment en rénovation par étapes, Dorémi et le bureau d’études Enertech travaillent avec le soutien de l’Ademe sur une boîte à outils des points de vigilance, qui sera disponible fin 2021.

Nous travaillons également sur la formation sur chantier des artisans (formation-action), en introduisant des outils numériques (partage d’informations via tablette notamment). Nous sommes en phase de test, l’idée étant de réunir sur une seule appli l’ensemble des points de vigilance et des bonnes pratiques concernant la gestion des interfaces. En fonction d’un parcours de travaux prédéfini, l’appli fournira la “check-list” des travaux à prévoir dans le temps pour s’assurer du bon traitement de l’interface à chaque étape des travaux. Cette application numérique est un outil complémentaire à des actions de formation des professionnels, et à des suivis qualité rigoureux des chantiers, sur l’étanchéité à l’air de l’enveloppe notamment. »

> En plus : Avec Dorémi, une rénovation performante déjà en marche 

Dorémi est le « Dispositif Opérationnel de Rénovation énergétique des Maisons Individuelles », initié par l’Institut négaWatt et Enertech en 2012 sur le territoire de la Biovallée (Drôme). Il est désormais déployé sur 55 territoires, soit 20% de la population du territoire (Nouvelle Aquitaine, Centre, Auvergne, Grand Paris, Bretagne et Pays de Loire). Et il vise 120 territoires à l’horizon 2023, soit la moitié de la population française. Structuré en entreprise de l’économie sociale et solidaire depuis 2017, Dorémi a refondu sa dynamique afin de répondre aux remontées terrain.

« Nous ne sommes plus seulement organisme de formation pour les collectivités et les artisans qui souhaitent s’engager dans la démarche, nous accompagnons aussi désormais sur les nouveaux chantiers les groupements d’artisans constitués », précise Vincent Legrand. Le déploiement de Dorémi (notamment les outils numériques pour les artisans) a été financé via une levée de fonds de 1,2 million d’euros, réalisée en 2018 et 2019 auprès de trois fonds d’investissement solidaires – Schneider Electric Energy Access, France Active Investissement, MAIF Investissement Social et Solidaire (MISS) – et de 500 citoyens (plateforme Wiseed). Pour en savoir plus

* Les 6 postes : isolation de la toiture/combles, ventilation, menuiseries, chauffage ECS, isolation des murs, isolation des sols + traitements des ponts thermiques et continuité de l’étanchéité à l’air.

ALS

Journaliste